Je vivais au seuil de l’humanité, n’en faisais pas
partie mais n’en étais pas totalement exclu non plus. Rien d’exceptionnel, ni
d’original, tout comme quelques milliards de mammifères, insectes, oiseaux et
autres reptiles, mi-chasseur, mi-traqué, j’occupais les dépendances de la
société humaine.
Je n’avais d’ailleurs jamais songé à intégrer la
caste dominante. Ma naissance, un panier déposé sur le pas d’une porte, ne m’en
avait pas donné les moyens tant physiques qu’intellectuels. Je n’aspirais qu’à
une petite vie tranquille de bon toutou à sa mémère comme celle que je menais il
y a quelques années dans l’appartement douillet de Livia : Vautré sur de
moelleux coussins, je regardais sans comprendre les images de la télévision
entre deux assiettes de pâtes au beurre et n’exigeais rien d’autre que cette
torpeur ouatée. Mais, allez comprendre pourquoi, un matin Livia ne voulut plus
de moi !
Elle me trouvait fainéant et un peu sale et ne
supportait plus de me sortir. Elle me préféra un chat. Un énorme matou
malodorant qui se gavait de croquettes hors de prix mitonnées par de grands chefs.
Il parait qu’elle appréciait son indépendance, qu’une fenêtre entrouverte suffisait
à son bonheur... Livia me chassa donc, vieux corniaud sans avenir.
Je me retrouvai du jour au lendemain chien errant
dans une ville de banlieue que je connaissais peu. Dix ans entre l’appartement,
le square et le supermarché ne m’avaient rien appris de ce bourg. Je décidai de
le fuir. La proximité du bonheur perdu ne vaut rien à l’éconduit. Ni la vie de
province où les coups de pied sont méchants car convaincus. De semelles
cloutées en bois de trique trop sec, je traînai ma carcasse ecchymosée jusqu’à
la capitale, là où les rats et les cafards sont rois. J’espérais qu’ils me
laisseraient une petite place…
J’y gagnais en invisibilité. Noyé dans la masse,
je n’étais plus la cible des on-dit et des rancoeurs banlieusardes. Et, grand
confort, je n’étais plus soumis à la faim. Les poubelles de la Cité sont d’une
richesse incroyable, de quoi nourrir une vraie meute ! J’abandonnai
rapidement l’idée de fourmi de stocker des réserves pour des temps plus rudes.
Les poubelles se remplissaient plusieurs fois par jour de poulets entiers, de rosbifs
cuisinés, de charcuteries à peine entamées, minuscules échantillons d’une
opulence gargantuesque.
Malheureusement, la métropole n’a rien d’un
paradis. Y sévit, surpopulation oblige,
une grave crise du logement, et je me retrouvais relégué sous des porches ou des
buissons fleurant l’urine. Tout abri délaissé par les clochards pouvait être un
asile pour la nuit, mais les camionnettes qui traquent les errants ne
m’accordaient guère de repos.
A dormir ainsi dehors, mon aspect se brouillait et
contrairement aux puces qui élurent domicile dans mes bourrelets velus, je
perdais espoir de retrouver une maîtresse qui veuille m’héberger. Mon odeur
n’attirait que les bâtards pouilleux, mes frères de misère.
Au cœur de l’hiver, je pris le risque de pénétrer
les immeubles aux portes mal fermées pour y dormir dans des recoins discrets
priant pour ne pas me faire chasser trop tôt. Je préférais les vieux immeubles
et leurs paliers parquetés aux bâtiments modernes et leurs carrelages
frigorifiques. Rompu, je me pelotonnais sur les tapis de seuil.
Il existe toutes sortes de paillassons. J’en suis
devenu expert, un véritable « paillassonologue ». Tant de nuits à en
tester la structure et la texture. Le plus commun, le tapis brosse, est
inconfortable mais isole parfaitement du sol. Il vaut mieux quelques picotements
qu’une méchante pneumonie ! Les plus fins à ressorts vieillissent mal et
leurs ajours laissent passer l’air froid. Quant aux toiles, elles sont bien
trop fines pour être efficaces. Si le marron est la couleur dominante, de
grandes lettres noires ou rouges enluminaient parfois ma paillasse et j’appris
à les éviter. Ces grands B, I, E, N, V, E, N, U, E, que je ne savais lire,
étaient trop souvent les symboles d’un propriétaire acariâtre. Je me faisais
fréquemment expulser dès l’aube par un travailleur ensommeillé qui butait sur
mon corps infamant. Toujours des jurons, parfois des coups de pied ou de
parapluie me renvoyaient dans le petit matin glacé.
Je finis par prendre mes habitudes au dernier
étage d’un immeuble vétuste. Là, même si les paillassons étaient élimés, je ne
me faisait jamais sortir, ni insulter. Et bien mieux, j’y étais choyé ! Un
matin, un reste de ragoût chaud attendait mon réveil. Le lendemain, une
couverture vint couvrir mon dos. J’y connus enfin la paix. Je me permis alors
de ronfler jusqu’au milieu du jour. En boule dans ma couverture, la tête calée
sur un tapis brosse, je me soûlais de sommeil avant de dévorer les victuailles
que mon ange gardien avait discrètement déposées à mon chevet. Je pouvais alors
sortir dans le brouhaha de la ville la patte légère et la truffe humide.
Sans jamais voir mon bienfaiteur, je me délectais plusieurs
semaines de cette période faste, sachant qu’elle ne serait pas éternelle. Et
puis ce jour est arrivé…
C’était peut-être un jour férié, il n’était pas
allé travailler. Il ouvrit sa porte quand il m’entendit bouger. Il me parla
doucement pour ne pas m’effrayer. Il m’invita à entrer dans son appartement où
je pus m’asseoir sur son canapé. Il me parla encore longuement de sa voix
chaude, puis il m’emmena à la campagne dans un chenil dont il est le
propriétaire.
J’y suis bien heureux. Je dors dans un grand lit
avec des draps blancs et deux oreillers. Je mange à table dans une assiette et
bois du vin dans un verre. Mon patron m’a appris à lire et à écrire. Je
m’occupe des chiens une bonne partie de la journée. Mon travail terminé,
j’enfourche ma bicyclette pour me rendre au village où je rencontre quelques
amis et mon amoureuse.
Mon patron, mon ami, m’a rendu le prénom que
j’avais perdu sur le seuil de la société : Je m’appelle Bienvenu.
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