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Poëte! Poëtes! Rock'n'poésie
samedi 06 mai 2006, a 12:42
Qui suis-je ?
 


Je m’éveille la bouche pâteuse et la tête endolorie au milieu des ronflements et des pets sonores. Je me refuse encore à ouvrir les yeux. Je connais trop bien le décor miséreux : Une cellule de cinq mètres sur trois d’une prison quelconque du nord de la France du vingt-et-unième siècle. Quinze mètres carré pour six taulards, nous ne sommes pas loin des cachots d’antan… En théorie elle est prévue pour quatre hommes, mais la surpopulation carcérale est telle que la direction de la prison l’a dotée de deux matelas supplémentaires. Nous les jetons au sol la nuit pour dormir et les rangeons sur les deux lits superposés la journée. Une petite table bancale, deux tabourets pliants, quatre étagères fixées au mur et des toilettes à la turque isolées, grand privilège, par un bas muret complètent le mobilier de notre palace.

J’occupe l’un des matelas en sus, je n’ai guère eu le choix quand je suis arrivé ici il y a trois mois. Mais tout compte fait je préfère cette place malgré les piétinements nocturnes entre deux chasses d’eau ; au ras du sol l’air est plus frais et moins vicié. Et en ce mois de juillet où la chaleur est notre principal souci, nous sommes en quête constante du moindre courant d’air.

Il me reste encore au minimum vingt mois à tirer dans cette taule, heureusement mes compagnons d’infortune sont sympas. Nous réussissons à cohabiter sans trop de heurts même si c’est loin d’être évident. Imaginez-vous dans une chambre de bonne avec votre patron, deux collègues de bureau, le boulanger et le boucher de votre quartier, sept jours sur sept à partager heures, humeurs et odeurs…

Il y a de quoi devenir dingue et certains le deviennent !  C’est pourquoi l’administration pénitentiaire nous bourre de cachets : anxiolytiques, antidépresseurs et autres hypnotiques font des cocktails colorés qui nous plongent dans des sommeils lourds et poisseux.

Je me décide enfin à ouvrir un œil, les lumières ne sont pas encore allumées. Rassuré, je me retourne sur le côté pour replonger dans ma nuit. Je vais essayer de me rendormir pour oublier quelques minutes de plus. Ici, le temps nous court après, tous les artifices sont bons pour le distancer… Et je me ressasse inlassablement cet emploi du temps si terne : Sept heures, lever, petit-déjeuner, toilette sommaire avec une douche tous les trois jours, huit heures, atelier, midi, déjeuner, atelier, promenade, dix-huit heures retour en cellule, dîner et longue, trop longue soirée devant la télévision, un livre ou un jeu de cartes pour finir ce cycle sur une interminable nuit sous camisole chimique. Trois cent soixante cinq jours par an… Soit huit mille sept cent soixante heures… Soit… Je me rendors…

 

Je me réveille de très bonne humeur. A travers mes cils un rayon de soleil entré par effraction entre deux volets disjoints me sourit. Je me sens jeune, beau et fort. Pourtant quel affreux cauchemar ! Me retrouver en prison, moi ! Lucas Verdier, si épris de liberté ! Moi qui n’ai absolument rien à me reprocher ! C’est insensé ! Mon imagination me joue parfois de ces tours de cochon ! Enfin, bon ! Il n’y a aucun doute je suis bien chez moi, dans mon lit aux côtés de Marine, ma compagne encore endormie.

Je m’étire et me lève doucement pour ne pas la réveiller. Je me rends à pas de loup vers l’entrée de notre cabanon : Deux pièces, une cuisine, une salle de bain et diverses dépendances au cœur d’une oliveraie de quelque trois hectares. J’ouvre la porte pour inspirer à pleins poumons l’air matinal du Luberon. Je frotte énergiquement mes épaules dénudées. Il fait encore frais à cette heure. Contrairement au reste de la France qui souffre d’insomnie à cause de la canicule, même s’il fait très chaud le jour, les nuits sont douces et reposantes dans nos montagnes.

Du fond de leur grange, mes chèvres me saluent d’un concert dissonant de béguètements. Malice, ma chienne, plonge sa truffe humide au creux de ma main qu’elle lèche de petits coups de langue gourmands. Comme il n’est pas sept heures, je décide, au risque de décevoir mes fidèles compagnons, de me recoucher pour m’octroyer une bonne heure de sommeil complémentaire. J’aurai largement le temps, après un solide petit-déjeuner, de traire les bêtes et de préparer les fromages pour le marché du lendemain. Je cueillerai également des figues, fruits fragiles mais délicieux qui remportent un succès jamais démenti auprès de ma clientèle.

J’ai eu la chance de réaliser le rêve de nombre de hippies sans aller m’enterrer dans la Creuse grâce à un héritage important. Il m’a permis d’acheter cette propriété dans une région si prisée. Les chèvres, les fromages, les olives et les figues sont plus un loisir qu’un métier, je dois bien l’avouer. Je n’ai pas vraiment besoin d’eux pour vivre mais c’est un tel plaisir ! Chaque saison apporte ses contraintes et ses joies qui accaparent tout mon temps. Là est ma vraie richesse ! Je ne suis pas descendu à Marseille depuis plus d’un an pour m’acheter des livres ou visiter des expositions de peinture. Moi, si féru de culture, je n’ai plus mis les pieds dans un théâtre ou un cinéma depuis des années. Ma vie se fond dans la réalité rurale et je ne m’en plains pas. Quand l’appel de l’art sera trop pressant, j’embaucherai quelqu’un et y répondrai.

Sur cette certitude, le cœur léger, je me rendors…

 

Je me réveille en sursaut. Le plafonnier m’éblouit. Un grondement continu de plaintes, cris et rires m’emplit la cervelle. Quel désagrément d’être extirpé avec une telle violence d’un rêve si douillet. Je me voile la face de mon drap rêche puant la sueur. Je refuse de me lever ! Je resterai allongé le plus longtemps possible quitte à me faire piétiner par mes codétenus qui grognent en enjambant mon corps recroquevillé.

Ils n’apprécient pas ce nouvel obstacle et je le comprends parfaitement. Ce n’est déjà pas une sinécure de se préparer en un quart d’heure dans cette minuscule cellule. Quand l’un lève les bras pour enfiler un tee-shirt, les autres doivent s’asseoir.  Il y en a toujours un pour égarer une chaussure ou une chaussette et retourner nerveusement les matelas et les affaires jonchant le sol. Il faut organiser le défilé aux toilettes avec ses bruits et ses odeurs que l’on couvre du son de la radio à plein volume et des premières fragrances de tabac. Un volontaire accroche les vêtements trempés de sueur aux barreaux de la fenêtre pour les faire sécher tant bien que mal et en profite pour prendre des nouvelles des cellules voisines.

Pour fonctionner, cette machinerie brinquebalante exige une saine discipline. Elle peut se gripper au moindre aléa : l’arrivée d’un nouveau ou une saute d’humeur par exemple. C’est pourquoi mes camarades d’infortune ne sont pas très heureux de mon comportement ce matin. Nous venons d’obtenir une douche hebdomadaire supplémentaire pour cette période de grosses chaleurs après d’âpres négociations, alors ce n’est pas le moment de nous frictionner avec les surveillants ! Ils peuvent saisir le moindre prétexte pour remettre en cause cet acquis officieux. En prison tout marche au bâton et à la carotte… Le plus ancien, Michel, quinze ans de maison, m’exhorte à me lever. Je fais d’abord le sourd… Comme il insiste, je lui réponds en un borborygme : « Je ne me sens pas très bien… Je ne déjeunerai pas… S’il te plaît, demande-moi l’infirmerie quand la gamelle passera. » Il râle encore un peu puis m’abandonne à mes rêveries.

Ce rêve de campagne est tout de même bizarre. Je n’ai jamais supporté ni la boue, ni les bouses, ni les animaux à nourrir et à soigner… Qu’irai-je faire à jouer les babas cool dans le Luberon ?! Quel ennui ! Et quelle chaleur en cette Provence où le soleil frappe comme un maton ! Moi, Lucas Verdier, né à Lille, à la peau albâtre et au poil blond blanc, qui rougit même à la Lune ! Pourquoi irais-je me perdre dans ce désert ? Moi, j’aime la ville et ses bouchons, les boîtes de nuits et leurs musiques assourdissantes, les circuits de vitesse où je peux lâcher tous les chevaux vapeur de ma grosse moto !

Je me revois à plus de deux cent cinquante kilomètres à l’heure couché sur le réservoir à écouter la musique de cette mécanique parfaitement huilée… Elle me berce, me berce… à me rendormir…

 

Marine m’embrasse et me secoue… : « Allez ! Allez, gros fainéant ! Debout ! Il est plus de neuf heures, les bêtes s’impatientent !

Oui, oui … Oui, je viens… Je viens… ». Je me lève moins bien disposé qu’au petit matin. Ce cauchemar récurent de prison m’obsède. J’effleure à peine les lèvre de Marine qui réclame un baiser et vais traire les chèvres sans même déjeuner. J’ignore ma chienne gambadant en jappant autour de moi. Je n’ai vraiment pas l’âme joueuse pour le moment. Les chèvres se bousculent pour passer les premières. Je dois les repousser, elles risquent de renverser le seau de lait. La traite leur est une délivrance que je leur procure avec plaisir deux fois par jour, ne permettant que contraint et forcé à Marine d’officier. Elle me reproche parfois cette exclusivité jouant les maîtresses bafouées.

J’aime ce moment de solitude au milieu du troupeau laissant mon âme vagabonder au rythme des pressions de mes mains sur les trayons. Mais ce matin, j’ai toujours ce mauvais rêve en toile de fond. Me voir sur une moto de vitesse est complètement ridicule et me donne le vertige. J’ose à peine dépasser le quatre-vingt avec ma vieille Deux-chevaux qui de toute façon ne peut guère plus…

Je chasse comme une mouche ces derniers remugles nocturnes et me rends dans notre petite laiterie filtrer puis pasteuriser les quelques litres de lait du jour pour le vendre en bouteille le lendemain. En ce mois de juillet, les touristes en sont friands. Préparant toujours mon marché, je saupoudre d’herbes de Provence et de poivre des fromages frais puis les emballe avec soin. Je vérifie le séchage d’autres plus anciens, bientôt d’odorants crottins.

Je vais maintenant, Malice toujours à mes trousses, faire le tour de mes oliviers. Mes arbres torturés me tendent leurs branches chargées de billes vertes. La récolte devrait être abondante cette année si aucun orage de grêle ne vient tout gâcher en fin d’été. Cette promesse d’une huile savoureuse m’emplit de sérénité et je couche enfin ma chienne sous une rafale de caresses qui la rendent folle. Je lance un bâton vers les figuiers, elle court le chercher dans les herbes jaune paille en bondissant. Je la suis pour aller me cueillir une figue mauve et me délecter de sa chair tiède et sucrée, petite grenade de soleil. J’en choisis encore une bonne douzaine, les dispose avec soin sur une pierre plate en plein soleil et les y laisse cuire pour le dessert. Déjà Marine m’appelle pour déjeuner, je n’ai pas vu la matinée passer. Ici le temps est si léger, il nous file entre les doigts…

Rassasié, grisé par un petit rosé frais et fruité, j’opte pour une bonne sieste dans mon hamac tendu entre deux chênes verts séculaires. Sous l’ombre de leurs feuillages balayés par un léger mistral, je m’endors rapidement aux chants des cigales et des grillons…

 

Le téléphone tonne ! La sonnerie m’électrifie le cervelet… Le bébé de la voisine hurle ! Mais qu’est-ce qui se passe dans ce maudit taudis ! On ne peut jamais dormir en paix dans ces h.l.m. de banlieue ! Ma fille m’appelle : « Papa ! Papa ! Téléphone ! Lève-toi ! ». Je lui grogne : « J’arrive, J’arrive ! ». Je me redresse péniblement sur ma couche. Il n’y a personne à mes côtés comme depuis bien trop longtemps. Je me frotte les yeux, le nez, me gratte les joues mangées de barbe grisonnante. J’attrape une serviette éponge au pied du lit pour essuyer la sueur qui dégouline le long de mes côtes. Quelle foutue chaleur ! Depuis le temps que je dis vouloir acheter un ventilateur… Mais évidemment en ce moment, c’est un article absolument introuvable, rupture de stock ! Et ma fille ne se calme pas : « Papa ! Ne te rendors pas, viens ! ». Je ne lui réponds même pas ! Je ne suis pas aux ordres d’une gamine de douze ans… J’ai le droit de prendre mon temps pour me lever, ce n’est pas l’armée ici ! J’ai abominablement mal dormi entre cette canicule et ces rêves débiles ! Je suis encore plus crevé qu’au coucher et ce n’est pas peu dire ! Mais quels foutus rêves ! Entre prison et Luberon… Je ne savais plus où donner de la tête… Ma fille remet ça : « Papa ! Papa ! Dépêche-toi ! ». Alors moi aussi je sais hurler : « J’arrive, je t’ai dit ! ». Mais elle insiste : « C’est Monsieur Verdier au téléphone. C’est urgent ! ». Je me laisse retomber sur l’oreiller : « Oh ! Non, pas lui ! Dis lui que je le rappellerai plus tard ! Dis-lui que je suis déjà en ligne ! ». Incrédule, ma fille insiste : « Quelle ligne ?! ». Au bord de l’abandon, j’ai encore la force de lui bailler : « Mon portable ! Je téléphone de mon portable ! ». Mais têtue comme sa mère, elle me rétorque : « Tu n’as pas, tu n’as jamais eu de portable ! Tu n’en as jamais voulu ! ». Epuisé, je résiste : « Ce n’est pas grave… Il n’est pas sensé le savoir… J’ai mal au crâne ! Laisse-moi tranquille ! Laissez-moi tous tranquille ! ».

J’ai vaincu, elle ne répond plus. Je l’entends s’éloigner vers le salon pour raconter je ne sais quoi à Verdier. J’en ai ras le bol de ce type. Il doit encore avoir un sale boulot à me proposer, que dis-je, à m’imposer. Il me tient depuis trop d’années avec mes dettes de jeu, il va falloir que ça cesse ! Je me ferai soigner si nécessaire, mais je ne veux plus mettre les pieds dans une partie de poker. C’est terminé ! Je le jure sur la tête de ma fi… de ma chienne… J’ai déjà trop perdu à vouloir toujours me refaire. Et me voilà maintenant à la solde de ce Verdier à qui je dois des sommes astronomiques. Il me met toujours sur des coups douteux, un jour ça va mal tourner. Je ne peux pas me permettre de finir en taule, la petite serait placée puisqu’on ne sait pas où est passée sa mère… Et puis ce n’est pas une vie ! A n’importe quelle heure, n’importe quel jour, je dois être disponible ! Ce n’est pas parce que je suis au chômage que j’ai le temps, moi ! Allez, je me pelotonne dans mon drap et au dodo !

 

Je me réveille…

 

 

 

 

vendredi 14 avril 2006, a 11:38
Trop, c’est trop !
 

 
 

Les mains accrochées aux barreaux,

Que se passe-t-il dans mon dos ?

 

Confinés comme des bestiaux

Dans une cellule aux murs vieillots,

Un voleur de poules, un gamin,

Un innocent et un assassin

Ecoutent le temps qui passe

Et les cervelles trépassent !

 

Les mains accrochées aux barreaux,

Que se passe-t-il dans mon dos ?

 

Les sons, les goûts et les odeurs

Ont tous la même saveur.

Celle de la merde et de l’urine,

Il fait meilleur au fond des mines.

Condamné à partager jusqu’à ses excréments,

Le sain devient dément !

 

Les mains accrochées aux barreaux,

Que se passe-t-il dans mon dos ?

 

 

 

Présentation
Xavier Le Floch
Auteur
http://xavierlefloch.blog.mongenie.com

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commentaire(s)
A gorge déployée Mister Loup (08/02/2009 06:10)

Très joli poème. C&...

Feu de paille Lily (14/03/2008 21:20)

En passant par là......

Feu de paille Isa (29/11/2007 11:31)

Beau poème! Je rej...

Chaque jour un nouveau poème en vidéo! demitradis (26/10/2007 13:02)

bonjour, Très beau ...

Patience vali571 (06/04/2007 23:46)

bonjour, en surfant ...

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